« N’emporte que les outils que tu sais utiliser… »

Il y a un peu plus de vingt cinq ans, mon voilier fraîchement acheté était au sec dans le chantier naval de Port Galice à Juan-les-Pins. Le personnel du chantier s’affairait autour pour remettre une couche de peinture sous-marine et monter quelques accessoires en préparation du « grand voyage ». Les mains dans les poches, parce qu’il fallait bien les mettre quelque part, je suivais d’un œil critique et attentif les travaux comme j’avais l’habitude de le faire sur mes chantiers. Le responsable, qui était un ami de longue date et m’avait conseillé et aidé dans la recherche du meilleur compromis de bateau pour mon programme de navigation avait l’expérience du voyage en voilier. Il me racontait régulièrement des anecdotes incroyables sur les réparations de fortune qu’il avait parfois du effectuer en mer alors que le voilier était en perdition. Les yeux écarquillés, parce que ça aide à la compréhension, je l’écoutais en me demandant comment je m’en sortirais s’il m’arrivait pareilles mésaventures.

Quelques jours plus tard, les placards remplis de nos vêtements de ville et les coffres pleins d’ approvisionnements qui auraient permis de réaliser un tour du monde à quatre sans escale, le voilier attendait au quai le tour de clé qui nous lancerait en famille, à l’assaut de la méditerranée. J’avais passé les dernières semaines à écumer les shipchandlers et autres magasins spécialisés à la recherche du dernier « objet » qui pourrait encore nous manquer. Ne sachant plus quoi acheter, et la tête pleine des histoires qu’ils m’avaient racontées, j’allais voir mon ami dans son bureau pour lui poser LA question qui me taraudait encore : « Quels outils dois-je emporter ? ».

Souriant, parce qu’il me connaissait bien, il me fit alors une réponse que je n’ai jamais oubliée :

  • « N’emporte que les outils dont tu sais te servir ! ».

Tout était dit.

Le lendemain nous partions le vent en poupe mais par calme plat vers la Corse. La trousse à outils était celle fournie dans le coffre de ma BMW : un tournevis pouvant se transformer en cruciforme, une pince multiprise et une inutile clé à bougies.

La première « panne », « problème » serait plutôt le terme juste, est survenue deux semaines plus tard dans le très encombré et néanmoins joli, port de plaisance de l’île de Capri en Italie, lorsque ma copine a hurlé dans la salle d’eau car de minuscules « graviers » noirs sont sortis de la pomme de douche avec l’eau de rinçage de son shampoing-traitant-pour-cheveux-longs-et-difficiles.

M’improvisant plombier et constatant alors la pauvreté de ma boite à outils, j’ai acheté à l’unique quincaillerie du port, une clé à griffe, un jeu de clés plates et un marteau (je vous assure que ça peut servir quand on s’énerve !). Sans entrer dans les inutiles détails, après avoir vérifié que ça ne provenait pas des cuves et suivi le cheminement de la tuyauterie sous les planchers, j’ai découvert que la cartouche du filtre d’eau sous l’évier – encore aurait-il fallu que je sache avant qu’il y avait un filtre et qu’il fallait en changer ses cartouches – avait éclaté répandant ainsi les granulés de charbon dans le circuit. J’en étais quitte pour supprimer ce filtre, refaire un raccord, déboucher et nettoyer les tuyauteries et remonter les planchers. Une bonne journée de travail pour un néophyte comme moi.

Mon voilier étant quasiment neuf, après cette péripétie nous avons eu la chance de poursuivre sans encombre notre navigation en Grèce, puis en Turquie jusqu’au retour, dans le port d’Ajaccio un dimanche de juillet. Mon guindeau (treuil électrique permettant de relever l’ancre) est tombé en panne. Je l’avais largement sollicité les derniers mois et ce jour là encore plus que d’habitude. Pour garder une distance de sécurité raisonnable avec le quai – le passage des ferries à pleine vitesse provoquait un gros ressac prompt à nous projeter contre le béton – j’avais été obligé de mettre plus de quatre vingt mètres de chaîne au fond en tendant l’ensemble au maximum pour limiter l’amplitude des mouvements. J’étais à peine amarré, qu’un « imbécile » sur son voilier de location, incapable de faire une manœuvre à reculons s’était accroché à couple malgré mes protestations, profitant de mon bon amarrage, le temps d’aller en annexe jeter son ancre (!?!) Au fou !

Evidemment, un dimanche, en Corse, en plein mois de juillet, j’avais eu toutes les peines du monde à trouver un spécialiste. Finalement un type était venu et avait écouté avec attention mon explication tenant en une seule phrase :

  • « ça fonctionnait très bien, ça a forcé, puis plus rien ! »

Dubitatif et un peu rigolard, Il a suivi le passage des câbles au départ du guindeau, a levé le siège de ma table à cartes et d’un doigt expert a enclenché le disjoncteur qui avait naturellement sauté suite à la surchauffe. Ça lui avait pris dix minutes et m’avait coûté 500 F (100 Euros d’aujourd’hui) en espèces pour lui éviter la rédaction fastidieuse d’une facture. Il est vrai « qu’il faut payer pour apprendre ».

Il serait long et inutile de vous raconter toutes les pannes et emmerdements rencontrés en plus de vingt ans de navigation. Après ces deux premières anecdotes, les mois ont passés, j’ai appris à faire preuve de débrouillardise et de bon sens, parce que lorsqu’on n’a pas le choix on peut être inventif comme par exemple lorsque mon pilote automatique est tombé en panne ou que j’ai déchiré mon génois au milieu de l’Atlantique (voir la grande traversée).

Les deux années qui ont suivi, malgré quelques petites pannes réglées moyennant espèces sonnantes et trébuchantes par des techniciens toujours disponibles et à portée de téléphone dans les îles des Antilles, nous avons continué à surfer sur la bonne santé du voilier jusqu’au jour où…

… sous grande-voile haute et poussés par les cinquante chevaux du moteur Perkins nous entrions par une petite passe dans un mouillage protégé de l’Est de la République Dominicaine. C’était la fin de journée, je me dirigeais vers une zone de sable suffisamment large pour me permettre d’éviter au milieu d’un champ de patates de corail et c’est à ce moment que l’alarme de surchauffe du moteur s’est déclenchée. Un coup d’oeil m’a confirmé que l’eau de l’échangeur ne sortait plus par l’échappement. J’ai donc jeté l’ancre et coupé le moteur sans attendre.

Le diagnostique était simple : la turbine en caoutchouc de la pompe à eau devait être morte et heureusement j’en avais une de rechange. Le lendemain matin je me suis attelé à ce travail à priori facile et rapide. « A priori »…. car sur le moteur Perkins la pompe à eau est à l’arrière dans un endroit difficilement accessible sur mon bateau. Et les petites vis qu’il faut dévisser pour atteindre l’élément à remplacer sont indémontables vu la position du corps et des bras surtout quand l’oxydation rend l’opération impossible. J’ai donc pesté un bon moment, puis décidé de démonter le corps de pompe en entier les boulons étant plus gros. Hélas lui non plus n’a pas voulu se laisser faire. C’eut été trop simple ! J’ai crié. Je me suis énervé, blessé les mains. J’ai cassé une clé, tapé avec le marteau, arrondi un boulon puis abandonné. J’en aurai pleuré de rage.

Le soleil brillait, le coin était superbe et désert. Même pas un village et encore moins de dépanneur. Alors le lendemain, je m’y suis remis. Parce qu’il n’y avait pas d’autre choix. Parce que la solution ne pouvait venir que de moi et parce que je n’allais pas finir ma vie ici, même si l’endroit était fort joli.

Evidemment, j’y suis arrivé. Non pas parce que je suis un surdoué de la mécanique, mais parce qu’on est tous capable d’y arriver. Parce que, sauf s’il s’agit d’intervenir sur une centrale nucléaire ou un réacteur de Boeing, nous sommes tous capables avec un peu de temps et de patience de comprendre comment fonctionnent les objets usuels, de trouver la panne et la plupart du temps le remède pour la résoudre.

Pour finir ce récit déjà long, il y a une quinzaine de jours, alors que j’arrivais de l’île de Raiatea (Polynésie Française) et que j’étais à quelques centaines de mètres de la passe de Fare, le village au Nord-Est de l’île de Huahine sous grande voile haute et au moteur (c’est maintenant un Yanmar) ce dernier s’est arrêté. Le vent étant de face et trop faible pour tenter de franchir la passe sous voile, j’ai fait demi-tour et mis le cap vers le large le temps de comprendre où était le problème. Après avoir purgé inutilement le préfiltre de carburant qui s’avéra propre et sans bactérie puis vidé l’air du circuit j’ai remis le moteur en marche. Il a fonctionné mais s’est arrêté après moins de trente secondes. C’était incompréhensible. Le gasoil arrivait correctement. Il n’y avait aucune fuite dans le circuit, le filtre était propre et pourtant à chaque tentative le moteur démarrait après que j’ai pompé à la main pour évacuer les bulles d’air du circuit, puis calait une trentaine de secondes plus tard. Toujours au large et donc en sécurité, j’ai pris mon temps comme un gamin le fait devant son devoir d’examen : le liquide sort du réservoir, il suit son chemin sans fuir, passe par la petite pompe électrique qui fonctionne (puisque je l’entends), arrive au niveau du filtre à gasoil surmonté de la pompe à main. Pourtant, après trente secondes de fonctionnement le moteur s’arrête et des bulles d’air apparaissent lorsque je purge avec la pompe à main prouvant une prise d’air quelque part. En bon cartésien ne croyant pas au surnaturel, j’ai insisté et en regardant plus attentivement avec une torche électrique, j’ai fini par découvrir des micro-bulles en formation au niveau du piston de la pompe à main. Bingo !

J’ai donc démonté cette pompe et découvert qu’à force d’être sollicitée, la membrane en caoutchouc était devenue poreuse ou en tout cas abîmée à l’endroit où le piston appuyait. J’ai pris une pièce de tissus Hypalon, celui qui sert à réparer les annexes pneumatiques, et j’ai découpé au cutter une pièce de la forme de la membrane. J’ai remonté l’ensemble. Plus de fuite, plus de bulle d’air, le moteur est reparti et j’ai pu franchir la passe et rejoindre mon mouillage en sécurité. Total de l’opération : moins de trente minutes.

Si j’écris aujourd’hui ce texte, c’est parce que j’ai répondu à un post dans un groupe Facebook dédié aux « voileux » . L’auteur du témoignage racontait sa mésaventure du dimanche en Bretagne. Ce dernier, tombant en panne sur la route du retour alors que le vent était faible a cherché d’abord à se faire aider par des salopards qui ont poursuivi leur route sans l’aider. Puis il a appelé le « secours en mer » qui se sont déplacés pour le prendre en remorque. Pourtant, il avait diagnostiqué lui-même un défaut d’alimentation gasoil (problème que j’avais eu quelques heures auparavant). J’ai donc rappelé que les secours en mer servent aux cas d’urgence absolue et de mise en danger de la personne. En voilier il est facile, même par vent faible, de tirer un bord au large le temps de vérifier le circuit, d’enlever les bactéries (puisque finalement dans son cas il s’agissait de ça), purger le décanteur ou réparer une fuite et tant pis si on rate le dîner chez la belle-mère ou le journal du soir. L’auteur m’a traité de donneur de leçons en me rappelant que la navigation en Bretagne c’est pas pareil !

Poussés par notre vie moderne et active, nous avons pris l’habitude d’appeler à l’aide au moindre problème sans même chercher à savoir si on arriverait à le régler avec un peu de réflexion et quelques efforts. C’est ainsi que la société fonctionne. Chacun s’étant spécialisé dans un domaine, faisant payer son savoir et payant les autres pour les compétences qu’il n’a pas. Mais si les progrès de la technique, de la sécurité, de la communication et les appareillages ont mis à notre portée des loisirs et des activités réservés avant aux initiés, il est bon de rappeler qu’en mer, à la montagne et dès qu’on s’éloigne des chemins tracés… il préférable de faire preuve de bon sens… ou de rester chez soi !

Ecrit à Tahiti le 28 juin 2017

Publicités
Cet article, publié dans Aventure, Polynésie, Voile, est tagué , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour « N’emporte que les outils que tu sais utiliser… »

  1. Ping : Bio | Pierre Laffargue

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s