Fidel Castro est mort…

Sur les réseaux sociaux, tout le monde y va de sa petite phrase révolutionnaire. Les politiques aussi, la polémique enfle. Il faut dire que c’était un sacré personnage et qu’il a duré. Pourtant, même s’ils sont obligés aujourd’hui de faire bonne figure en pleurant le « vieux barbu disparu» très peu de Cubains regretteront le père de la révolution qui aura réussi à faire de cette magnifique île, un enfer pour ses habitants. C’est le moment de ressortir quelques (gentilles) anecdotes tirées de mes escapades à Cuba.

Fin avril 1997, je suis arrivé à Santiago de Cuba depuis quatre jours en provenance de Haiti. Première étape de ma visite de la plus grande des îles des « Grandes Antilles » que j’ai prévu de contourner par le Sud. Nous sommes vendredi soir, il est temps de découvrir le « Santiago de noche ». Un taxi me dépose au pied de l’hôtel le plus 97 04 Santiago 10.jpg« luxueux » de la ville, un building « moderne » et moche de neuf étages. J’y trouve la discothèque et prends un verre au bar. Il ne faut pas longtemps pour que j’aborde une Cubaine qui danse et me sourit depuis un moment. Je lui offre un verre, nous bavardons, elle me convaint de danser avec elle la salsa, puis finalement vers deux heures du matin je lui propose de rentrer avec moi. Elle n’est pas contre, mais refuse de me suivre à la « marina » car elle n’a pas le droit d’y aller. J’insiste évidemment ; je lui dis qu’en temps que client de la marina je peux inviter qui je veux. Elle hésite toujours, mais je suis si persuasif, qu’elle accepte et peu de temps après un taxi nous dépose devant le portail d’entrée. La tenant par la main, je salue le garde et m’avance d’un pas sûr pour qu’il m’ouvre la grille. Il sort de sa guérite, fonce sur la fille sans me calculer et commence à lui hurler dessus. La fille prend peur, recule. Je m’interpose, le calme, mais le militaire continue à s’énerver après la fille comme si je n’étais pas là. Je hausse le ton à mon tour et finalement il consent à poser les yeux sur moi et s’excuse en m’expliquant « qu’elle » sait très bien qu’elle n’a pas le droit de venir ici. Je lui réponds qu’elle me l’avait dit, que j’ai insisté et qu’elle n’y est pour rien. Il se calme, rentre dans sa guérite et nous repartons à pieds rejoindre un parc un peu plus loin. Assis sur un banc, côte à côte, je rassure la fille encore toute tremblante, m’excuse encore une fois de mon inexpérience et lui demande de m’attendre. Je retourne à la marina, salue à nouveau le garde, rejoins le voilier et après avoir descendu l’annexe, je pars au ralenti sur l’eau tranquille le long des quais pour rejoindre des rochers qui sont situés à quatre cent mètres, pas très loin du parc où la demoiselle m’attend. Alors que je cherche un endroit pour amarrer le dinghy afin de pouvoir ensuite la faire embarquer, une alarme se déclenche, un puissant projecteur s’allume et ballaye la zone. Je n’avais vu ça que dans les films traitant d’espionnage, d’Allemagne de l’Est et de pays communistes. Je réalise que je suis dans un pays communiste. Craignant finalement de me faire tirer dessus, je rebrousse chemin aussi vite, rejoinds le voilier, attache l’annexe et repassant rapidement devant le gardien suspicieux je retrouve ma belle toujours assise dans le parc. J’ai à peine le temps de m’assoir à mon tour, qu’une patrouille de quatre militaires, menée par un chef et accompagnée du gardien de la « marina » arrive. Le gradé, ne me calculant pas, demande à la Cubaine qui m’accompagne sa pièce didentité et lui confisque. Il l’engueule en lui disant qu’elle devra récupérer son précieux document au poste demain matin. Elle le supplie et pleure à chaudes larmes. Je ne sais quoi dire tellement c’est irrationnel. Comprenant que la situation est grave pour la fille, je m’interpose, fais l’imbécile, explique une énième fois que tout est de ma faute. Le gardien de la marina s’en mêle, se justifie, disant qu’il nous a déjà prévenu etc… s’ensuit une discussion de quinze minutes entre les « autorités » et moi. Le chef reste courtois avec moi mais inflexible. Il semble vouloir ignorer le fait que je suis le seul coupable. Je suis touriste donc je ne peux avoir tort. La fille ne dit plus rien, elle se calme un peu mais pleure toujours. Je leur confirme que je viens d’arriver à Cuba, que Santiago est ma première ville, que je ne connais pas la réglementation, qu’on n’a rien fait de mal, que je pensais bien faire en l’invitant à prendre un verre sur le voilier. Finalement, à la demande du chef, nous repartons tous ensemble vers le petit bâtiment de l’entrée de la base. La patrouille s’eclipse, le type de l’entrée reprend son poste et je me retrouve seul avec le chef. Nous bavardons un moment, il connait bien la France pour l’avoir étudiée à l’école, me site des auteurs, des noms de villes. Il est quatre heures du matin, je n’en peux plus de fatigue et je n’ai plus aucune envie de finir la soirée avec cette belle cubaine. Je veux juste aller dormir et je négocie maintenant pour que la fille récupère sa pièce d’identité et que je puisse aller me coucher. Le « chef », qui lui n’a pas envie de dormir, me demande si j’ai du Rhum. Je pars en chercher une bouteille dans le bateau et rapporte également quelques vrais Cocas (à Cuba ils ont une copie du Coca) et nous trinquons ensemble, sauf la fille toujours silencieuse et assise. Après deux tournées de Cuba Libre ; le chef me fait comprendre que pour vingt dollars il laisse partir la fille et lui rend sa carte d’identité. N’ayant pas envie de négocier, je lui file son argent et nous reprenons une troisième tournée pour fêter notre accord. A ce moment là il se relâche et m’explique que pour ce soir il ne peut rien faire à cause de l’autre gardien, mais que demain c’est lui qui sera de garde et qu’à ce moment là, si je le souhaite, pour vingt autres dollars il laissera ma compagne entrer. Rassurée de s’en tirer à si bon compte, ma jolie Cubaine repartira à pied et acceptera de revenir le lendemain à vingt deux heures. Pour ce soir, j’en serais quitte pour une bouteille de Rhum que le chef gardera avant que j’aille enfin me coucher.

Lundi 12 mai nous sommes au mouillage dans la marina fermée de Casilda dans le Sud de Cuba. Nous avons retrouvé nos amis Isabelle et Edouard sur Flamboyant, leur voilier en acier et comme nous venons de naviguer plus 97 05 jardins de la reine 02.jpgde quinze jours dans les « Jardins de la Reine » à manger quotidiennement de la langouste et parfois du poisson, nous devons nous approvisionner en légumes. Montant dans un taxi stationné sur le parking de l’hôtel pratiquement désert de la marina abandonnée, nous rejoignons Trinidad. Le taxi nous pose au « marché ». Il est à peine huit heures trente du matin. Une vingtaine de « paysans » derrière leurs stands proposent quelques maigres légumes. Il n’y a pas foule de toute façon. Nous faisons rapidement le tour. Il y a des patates, des oignons, des carottes et quelques bananes. Rien en grande quantité. Nous prenons ce que nous pouvons et payons en Pesos Cubains. A chaque vendeur nous demandons s’il sait où on peut trouver d’autres légumes ou des fruits mais personne ne sait. Finalement un Cubain, ne faisant pas partie du marché, mais ayant écouté, s’approche discrètement et nous propose de le suivre. Nous embarquons dans sa voiture et sortant rapidement de la ville, il nous demande de quoi nous avons besoin. De tout ; enfin tout ce qu’il pourra nous trouver. Après quelques kilomètres on s’arrête dans une première 97 05 Trinidad 18.jpgferme. Nous descendons à la suite de notre « guide » qui explique au « fermier fonctionnaire» venu à notre rencontre que nous sommes des touristes et que nous cherchons des fruits et légumes. Le fermier est méfiant, puis part chercher un cajot… de pommes de terre ! Je lui demande des tomates ? Il n’en a pas. Nous citons d’autres légumes mais finalement il n’a rien sauf des patates et des bananes. Nous lui prenons ses quelques bananes et notre chauffeur nous emmène dans une autre ferme. Chaque fois c’est le même rituel et pratiquement les mêmes produits. C’est un retour au temps de l’occupation Allemande quand les gens cherchaient à acheter à la campagne de la nourriture au marché noir. Il nous faudra presque deux heures pour que petit à petit, récupérant tel légume chez l’un tel fruit chez l’autre nous réussissions à obtenir, après maintes tractations, autre chose que des patates et des oignons. Je ne m’attendais pas à avoir autant de problème d’approvisionnement car à Santiago de Cuba nous avions trouvé un grand marché très bien approvisionné avec des légumes et des fruits vraiment pas chers. Il faudra ensuite attendre La Havane pour retrouver des marchés bien achalandés et même des boutiques et un « supermarché »… réservé aux « touristes ».

Revenons un peu en arrière ; début 1997. Nous sommes à St Martin au Nord des Antilles et apprenant qu’il faut un visa pour aller aux Etats-Unis en voilier j’ai fait ma demande par correspondance en envoyant tous les papiers nécessaires ainsi que mon passeport à la seule ambassade Américaine des Antilles à La Barbade. Quinze jours plus tard, mon passeport est revenu avec un mot « visa refusé » mais ils ont conservé le Travellers-chèque de cent vingt dollars. Furieux j’appelle l’ambassade. La responsable m’explique poliment qu’ils ont mal interprété certains documents, qu’elle s’excuse, mais que désormais il faudra que je me présente directement à une ambassade. J’ai donc fait une croix sur les Etats Unis depuis quelques mois quand j’apprends que des amis ont obtenu leurs visas à La Havane (?!) Fin mai, je suis à la Havane dans le quartier « Havana Vieja » devant un immense bâtiment . Je n’en crois pas mes yeux. Le drapeau américain flotte à l’entrée et sur le toit et ce sont des véritables MP en uniforme américain qui montent la garde aux différentes entrées. Ça n’est pas une « Ambassade », les Etats-Unis ayant rompu toute relation diplomatique avec Cuba depuis une génération, c’est un « bureau de représentation américain ». Je m’approche, il y a deux portes d’entrées gardées et distantes de cinquante mètres. Découragé, par le monde qui attend, je rejoins néammoins celle d’où part (ou aboutit) une queue d’au moins quatre cents personnes. Un Cubain qui lui est en dehors de la queue me dit que pour moi c’est l’autre porte. Soulagé, je pénètre sans attendre dans l’enceinte après avoir expliqué les raisons de ma visite et je me présente à l’un des guichets au rez-de-chaussée. On me fait patienter une dizaine de minutes puis appelé au « parloir », je réponds à quelques questions, donne mon passeport, remplit une fiche et repars avec l’ensemble des documents et justificatifs que je pensais devoir produire. dsc_0209Le lendemain, je refais le même trajet et après moins de quinze minutes d’attente, je suis à nouveau devant le même parloir. Je m’attends à devoir argumenter en anglais pour supplier la fonctionnaire de me délivrer le précieux « Sézame », mais cette dernière me demande une signature et deux dollars et me tend mon passeport. Je la remercie, au moins elle m’a rendu mon passeprt et ça ne m’a coûté presque cent fois moins cher que la fois précédente. Tout en quittant le bâtiment j’ouvre mon passeport. Dessus j’ai un visa pour les Etats Unis délivré à Cuba et valable dix ans  ! Va comprendre les mystères des relations internationales.

Début juin 1997 à la marina Hemingway à la havane. David est rentré en France voir sa mère. Je suis seul et avant de partir vers Miami, je profite de la « plage privée » de la marina. Quelques Cubains et Cubaines, par je ne sais quel passe-droit ou privilège, dont je me réjouis, sont aussi dans cette enceinte « réservée » assez sympathique. Un quai 97-07-marina-hemingway-2en béton aménagé en plage avec un plongeoir, une vaste zone en pelouse avec quelques transats et tables basses en plastique, et même un petit bar où on peut commander à des prix « touristes » des Cuba-Libre et quelques sodas. J’ai branché une fille, nous avons bu un peu ensemble et passé une partie de l’après-midi à nous baigner. Il est dix sept heures, je lui propose de venir prendre un verre à bord puis de goûter mon fameux plat de spaghettis bolognaises. Nous rejoignons le voilier qui est amarré au quai principal et alors que je l’aide à embarquer un « vigile » nous interpelle. Il s’approche de nous et m’explique que la fille n’a pas le droit de monter à bord. Je suis maintenant habitué à cette réglementation qui fait qu’aucun Cubain n’a le droit de monter à bord d’un bateau, même pour prendre un verre ou bavarder car les autorités ont trop peur qu’il se cache et quitte le pays. Je dis gentiment au vigile qu’il fait encore jour, qu’on ne va pas quitter la marina avec le voilier et qu’elle vient juste dîner. Je pensais qu’à partir du moment où elle avait eu le droit de rentrer dans l’enceinte privée de la marina elle pourrait aussi monter à bord. Mais il ne veut rien savoir. Je n’insiste pas et moyennant vingt dollars il accepte de fermer les yeux à condition que la fille ne se fasse pas voir. Nous dînons donc cachés à l’intérieur du carré et alors que nous n’avons pas fini de manger, quelqu’un tape à la coque. Sortant, je découvre mon vigile accompagné d’un autre. Il termine sa garde et c’est son collègue qui prend la relève. Si je veux que la fille reste, je dois payer encore vingt dollars pour l’autre, sinon elle doit partir. A vingt dollars toutes les deux heures, je lui réponds énervé que ça va me coûter cher et que je refuse, tant pis, la fille va partir sans avoir fini son repas. Qu’ils me laissent encore trente minute ! Ils se concertent et le premier me dit que pour vingt dollars de plus la fille peut rester toute la nuit sans se montrer car le premier reprend son tour à six heures du matin et elle pourra sortir à ce moment là. N’attendant pas le digestif, ni un moment plus opportun, j’ai donc du proposer le choix à la copine entre partir tout de suite ou rester dormir ici… romantique à souhait !

Quelques jours plus tard, toujours à La Havane, j’ai effectué dans l’après-midi mes formalités de départ vers les Etats-Unis. Je suis passé par les nombreux services qui heureusement sont tous concentrés dans la zone de la marina Hemingway. J’ai confirmé un départ à vingt heures. Après diner, je longe au ralenti les quais de la marina et arrive dans le dernier tronçon du chenal qui débouche quatre cent mètres plus loin dans l’océan. Comme on me l’a demandé, je stoppe une dernière fois le long du quai en béton des autorités portuaires. Trois militaires en tenues se présentent pour fouiller le bateau ! Je leur présente les documents de sortie tamponnés de l’après-midi et ils rentrent à l’intérieur. Le voilier n’est pas grand, mais pendant cinq bonnes minutes, ils vont consciencieusement ouvrir toutes les portes des placards, rentrer dans toutes les cabines et même soulever le plancher central du carré. C’est la première fois qu’on me fouille au départ ! Habituellement, les douaniers vérifient à l’entrée du pays si on n’introduit pas de produits illégaux, mais à la sortie ?! Comme je m’étonne et leur pose la question, tandis qu’ils inspectent le dessous du grand lit de la cabine avant, ils me répondent qu’ils doivent vérifier si aucun « Cubain(e) » n’est caché. Une fois rassurés et avant de m’aider à largueur les amarres, l’un d’entre eux me demande de naviguer bien au milieu du chenal et de ne pas stopper ou ralentir avant d’être au large. Surtout, précise-t-il n’embarque personne qui tenterait de nager vers le voilier en route. J’aquiesce et cinq minutes plus tard, alors que j’avance au moteur à quatre nœuds au milieu du chenal, un puissant projecteur m’a pris dans son faisceau. Lorsque je franchis la passe plusieurs dizaines de Cubains sont sur les rochers de la digue du port, certains pêchent, d’autres me regardent et me saluent au passage. Le projecteur finira par s’éteindre lorsque, arrivé à presque un mille de la côte, je sortirai mes voiles. mon arrivée aux Etats Unis en provenance de Cuba a déjà été racontée.

Nous sommes fin juin 1997. Je suis revenu de Floride depuis quelques jours et le voilier est au quai de la marina de Varadero sur la côte Nord de Cuba. C’est à l’époque, avec Cayo Largo, un des hauts lieux touristique de Cuba. David est rentré de France en avion hier et nous allons à la plage. Nous marchons pendant une bonne heure le long de cette grande plage de plus de huit kilomètres. L’endroit ressemble à Cancun au Mexique avec moins d’infrastructure et sans trop de touristes. Tout est construit et prêt pour en recevoir des milliers mais ils ne sont pas encore là. Il en faudra du temps pour que l’endroit se développe.

La plage de sable blanc est superbe, quasi déserte et borde un océan turquoise. Finalement, fatigués de marcher, 97-06-varadero-plage-1nous nous posons à un endroit qui en vaut un autre. David, qui a huit ans, et moi nous installons sur deux serviettes, dans le sable doux et chaud et posons notre sac à dos à l’ombre sous un parasol en palapa. Une trentaine de ce type de parasols sont plantés régulièrement à une cinquantaine de mètres de distance les uns des autres dans le secteur donnant l’impression d’un aménagement touristique. Le tout est pratiquement neuf et s’intégre bien au paysage. A part nous, une famille de huit personnes est installée avec des enfants et un bébé sous le parasol suivant. Il faut porter le regard à plus de trois cent mètres pour apercevoir d’autres « touristes » au loin allongés sur le sable.

Je lis un roman, profitant du soleil lorsque deux militaires passent en quads. Il est inscrit sur leurs uniformes et sur les engins qu’ils sont la police touristique. En passant ils ont soulevé un nuage de sable et ont stoppé devant le parasol où est installée la famille. Le moteur toujours en route, ils crient tellement fort que j’entends leurs paroles. Ils reprochent à la famille d’occuper un parasol réservé aux touristes. (?!). j’aurais pu croire à une blague si je n’avais pas passé déjà plusieurs mois dans le pays. La famille est en train de ranger ses affaires tandis que le père de famille a remis sa pièce d’identité à un des militaire qui rédige un procès verbal sur un carnet qu’il a sorti. Comme le deuxième militaire continue à invectiver ces pauvres gens pour qu’ils se dépèchent de rassembler leurs affaires, je me lève et criant plus fort que lui je lui demande d’arrêter de hurler car je suis touriste et le bruit me dérange. Il s’arrête net et tous regardent dans ma direction. Je baisse le ton mais poursuis en leur demandant s’ils n’ont pas honte de s’en prendre à leurs compatriotes alors que tous les parasols sont libres, qu’il n’y a que David et moi comme touristes et que la famille cubaine a des enfants en bas âge dont un bébé. Tout en continuant à leur parler je me suis approché. Ils finissent par me demander à quel hôtel je suis descendu. Je leur réponds que je suis à la Marina ; alors ils m’expliquent que même s’il n’y a aucun touriste, les Cubains n’ont pas le droit d’utiliser les équipements qui ont été construits pour eux et que ces gens là le savent ; Donc ils enfreignent les règles. J’hallucine ! J’explique que je comprends, mais qu’entre cubains ils peuvent faire preuve d’indulgence et de solidarité et considérer que cette famille a besoin d’ombre pour le bébé. Comme il n’y a pas de touriste et que de nombreux autres parasols sont libres, ça ne dérange personne et ça ne peut pas nuire au tourisme. Ils m’ont écouté sans me contre-dire et je suis certain qu’ils ont compris, mais ils me répondent qu’ils sont là pour faire respecter les règles. Finalement la famille sera obligé de s’éloigner du parasol et pour ne pas cautionner la bétise, je vais ramasser mes affaires et partir devant les autorités pour aller bronzer plus loin au soleil. J’ai appris d’ailleuurs plus tard par une copine que l’accès de la plage (publique) n’était autorisée aux locaux que certains jours définis en fonction des familles de manière à ce qu’à aucun moment il ne puisse y avoir trop de « locaux » en même temps sur une plage « touristique » !

Début juillet 1997, nous voilà de retour à la marina Hemingway de la Havane. J’y suis resté déjà deux fois et à chaque séjour j’ai utilisé les taxis « officiels » stationnés à la la sortie de la marina pour aller en ville. Un copain de voilier, qui séjourne ici depuis longtemps m’a donné le numéro de téléphone portable de son taxi. Je l’appelle et le lendemain à l’heure prévue il nous attend à la sortie de la marina. Son tarif est de vingt dollars pour la journée. Pour ce prix, il est à notre chauffeur particulier alors que je paye normalement dix dollars juste pour rejoindre la ville. Tandis que nous roulons, je discute avec lui. Il doit avoir un peu moins de la quarantaine, il est médecin à l’hôpital. Comme je m’étonne il me rappelle qu’à Cuba tout le monde est fonctionnaire. C’est toujours dur de se replacer dans ce contexte. Le médecin, le coiffeur, le barman, le directeur de la discothèque ou le vendeur dans le magasin, sont tous payés par l’état. Qu’ils soient performants, qu’ils vendent plus, qu’ils travaillent mieux ou plus longtemps ou le contraire, ça ne change rien. Leur salaire quelles que soient leurs qualifications est l’équivalent de vingt dollars mensuels. En plus du salaire, ils ont le droit à un logement (un véritable marché noir du logement s’est d’ailleurs développé) et ils perçoivent des « tickets » (de rationnement) qui leur permettent de récupérer de la nourriture ou des biens de consommation dans les magasins ; le tout étant proportionnel au nombre de personnes au sein de la cellule familliale. Alors que nous continuons dans la circulation du centre, il me précise qu’il est impossible de boucler le mois avec le salaire et les tickets. Tout un marché parallèle s’est donc crée. Chacun profitant des « avantages » que lui procure son job. Lui, en tant que médecin a une voiture de fonction et un certain nombre de bons pour l’essence. Il fait donc « taxi » et en une journée gagne en devise son salaire mensuel. Ceux qui travaillent dans la fabrication de cigares font disparaître quelques cigares chaque jour et revendent des boites au marché noir et ainsi de suite, chacun essayant de tirer parti de ses maigres avantages. On en avait eu un aperçu avec les paysans à Trinidad. Il sera mon « taxi privé » à chaque passage à la Havane.

Nous sommes en 1998. Des amis Suisses viennent de quitter Cuba avec leur grand catamaran. Ils y faisaient du charter depuis plus d’un an dans des conditions difficiles et on fini par jeter l’éponge. Lorsque je les retrouve au Belize, ils me racontent que la demande était forte mais que travailler avec le système était devenu impossible. A l’époque, monter une entreprise à Cuba, équivalait à être associé minoritaire avec l’état (communiste). Cinquante et un pour cent pour l’état Cubain, quarante neuf pour cent pour l’investisseur étranger qui bien sûr apporte seul l’investissement total. En cas de faillite, d’arrêt, de mésentente, l’état conserve la majorité des parts et des biens acquis par la société avec l’argent de l’associé minoritaire. Il fait être sur de son coup et de son business plan. Mais la difficulté n’est pas seulement là ; associé minoritaire avec l’état signifie que celui-ci va imposer un fonctionnaire Cubain co-gérant dont il faudra l’accord et la signature pour la moindre décision surtout si un achat est nécessaire. Dans le cas de mes amis, il fallait justifier et argumenter des heures pour pouvoir commander ne serais-ce qu’une nouvelle pompe à eau en réserve même s’il était évident que la moindre panne rendrait toute douche à bord impossible pour les clients. Le fonctionnaire mis en place, sympathique mais sans qualification spécifique dans le domaine qui lui a été imposé, de peur de devoir justifier à ses supérieurs des dépenses représentant plusieurs mois, voir plusieurs années de salaires refusait ou faisait traîner toute demande rendant le business ingérable et l’entretien du grand bateau de plus en plus difficile. Pas facile tous les jours d’être associé avec un co-gérant pas formé du tout au système capitaliste.

La dernière histoire est peut-être la plus pathétique et se déroule hors de Cuba. On est en 1998 au Rio Dulce au Guatemala. A la marina Tijax située au milieu de la jungle en amont du Rio Diulce juste avant le lac Izabal, il y a un américain un peu solitaire sur un petit catamaran en mauvais état. Le type a environ soixante ans, il a perdu son fils qui s’appelait David il y a quelques années. Nous sympathisons avec lui lors d’un barbecue et l’alcool l’aidant à se relâcher, il nous montre les photos de son mariage récent avec avec une Cubaine. Il attend avec impatience qu’elle obtienne son visa de sortie pour aller la chercher. Sur les photos très « kitches », on le voit à côté d’une fille assez jeune, maquillée outrancièrement comme c’est souvent le cas en amérique centrale pour les grandes occasions. Elle est effectivement dans une robe blanche de mariée, la famille autour est « endimanchée ». ça ne fait pas envie. Six mois plus tard, j’ai oublié l’histoire depuis longtemps, et après avoir pas mal navigué dans le secteur nous sommes de retour à notre marina favorite du Rio Dulce. Le hasard fait que je me trouve amarré à côté du catamaran de l’américain sans y prêter attention, ce dernier n’étant pas à bord lorsque je fais mes manœuvres d’accostage. Je salue tous mes amis sur les autres voiliers, vais embrasser les serveuses du bar-restaurant et m’installe pour quelques jours. Vers seize heures, alors que je nettoie le cockpit, une « superbe fille » passe sur le petit quai en bois à l’arrière du voilier. Alerté par mon sixième sens, je tourne la tête et fait « Hola ! ». La fille se retourne, me sourit et 01 98 Lisday Tijax.jpgme répond en espagnol. C’est un ange de beauté et de naturel. Constatant que je parle espagnol, elle entame la conversation et m’explique en désignant le cata à côté, qu’elle est ma voisine. Je reconnais le bateau de l’américain et me demande inconsciemment que fait pareille beautée sur le petit voilier du vieil américain. Elle s’éloigne vers son bateau, on se promet de rediscuter ensemble et je retourne à mon ménage. Je ne la revois pas de la journée. Le soir elle n’est pas au bar à l’apéritif, et le lendemain, quand l’américain passe sur le quai, nous nous échangeons quelques mots en anglais et il part en annexe vers le village. Il n’y est pas encore arrivée que « l’Ange » apparaît toute souriante en bikini. Très naturellement, elle s’assoie en tailleur sur le quai face à moi et commence à papoter. Elle s’appelle Lisday. Elle est cubaine et mon voisin est son mari ! Tel le loup dans Tex-averry ma machoire se décroche mais j’essaye de ne pas le montrer. Mes neurones remettent dans l’ordre ce qu’il nous avait raconté. J’ai du mal à croire que la fille de la photo c’est elle. Je lui avoue avoir vu les photos de mariage mais ne pas l’avoir reconnu. Elle rigole et dit qu’effectivemment elle n’est pas la même en robe de mariée. Les jours suivants, chaque fois que son mari part – et il part souvent – elle se précipite sur mon voilier. Nous sommes devenus assez « intimes », en tout cas dans nos discussions. Elle a un peu plus de dix huit ans. Elle est très tactile et douce et lorsque je tente de m’éloigner pour éviter les contacts génants elle trouve une raison pour se coller à moi, soit pour me faire goûter une sauce de sa préparation, soit pour me faire lire un passage d’un livre. Très naturelle, toujours souriante et de bonne humeur, elle m’avoue qu’elle est contente de m’avoir rencontré car ça n’est pas facile pour elle depuis son arrivée. Elle ne parle pas anglais et lui ne parle pas espagnol. Il est allé la chercher à Cuba en avion il y a deux mois déjà mais ils ne s’étaient rencontrés que quelques fois un peu avant et après le mariage à Cuba il y a presque un an. Ils apprennent à se connaître sans pouvoir se parler. Petit à petit lui capte quelques motes en espagnol et elle progresse un peu plus rapidement en anglais de telle sorte que maintenant ils arrivent à se comprendre mais sans avoir de vrais conversations. Du coup, lui passe ses journées avec ses amis dans une autre marina et elle travaille à rénover le petit voilier ou a cuisiner car elle adore ça. Elle aime la France, comme beaucoup de Cubains, et me pose beaucoup de questions sur des détails culturels français qu’elle a lu dans les livres. Un matin, elle vient me chercher pour me faire goûter le pain qu’elle vient de faire. Je suis à son bord et elle attend mon avis de Français. Elle est cette fois en mini short, collée contre moi les yeux plantés dans les miens…

Les jours suivants je l’interroge car je suis curieux de savoir comment ils ont pu se rencontrer. Elle m’ explique que dans certains « rectorats » (j’utilise le mot français mais ça ne fonctionne pas de la même manière), les directeurs tiennent des « books » avec photos, mensurations et renseignements utiles des (jolies) filles qui souhaitent quitter Cuba et qui seraient prêtes à se marier avec un étranger pour le faire. Avec l’accord parental, elle était inscrite dans cette liste de candidates au départ. Les étrangers, essentiellement américains, consultent le book puis lorsqu’ils ont fait leur choix, une rencontre est organisé par le « recteur » qui convoque dans son bureau, le prétendant, la jeune fille et les parents. Si un premier accord est donné, des rencontres à l’intiative du demandeur et de la famille sont organisées et quand l’accord est définitif, c’est le « recteur » qui s’occupe des formalités et démarches pour le mariage. Une somme laissée à la discrétion du futur mari est remise à la famille, un forfait pour service rendu payé au rectorat et la fille gagne… le droit de quitter son île après mariage et attente de son visa de sortie (six mois à un an). Je connais la Vie, j’en ai beaucoup vu, je suis loin d’être naîf et je ne viens pas de sortir de mon bled natal mais lorsqu’elle m’a raconté ça les bras m’en sont tombés. Un tel système de « traite des blanches » organisé par les types en charge du système scolaire alors que le pays hypocritement veut éradiquer la prostitution et fait la chasse aux « prostituées occasionnelles »dans les lieux touristiques ! Mais j’avais tout faux ; le système mis en place n’avait rien d’officiel ou d’étatique bien qu’organisé comme tel. Il s’agit encore une fois de quelques fonctionnaires imaginatifs ayant trouvé un moyen facile d’utiliser la « marchandise » qu’ils avaient à disposition pour arrondir leurs fin de mois.

La suite de l’histoire de Lisday (pour ce que j’en connais) sort du cadre de ces petits textes sur Cuba. Je vais revoir quelque fois Lisday l’année suivante malgré les soupçons (justifiés) du mari. Son bateau remis en état, je les retrouverai au détour d’un beau mouillage d’Utila. Toute heureuse, reconnaissant mon voilier elle viendra elle-même en annexe nous (me) saluer. J’organiserai le lendemain une crèpe partie à bord avec des amis, elle et son mari. Heureux de la voir plus rayonnante que jamais enfin découvrir les joies du snorkling, des îles paradisiaques et de la vraie vie de bateau. Devenu bilingue entre temps ses rapports avec son mari vont s’assouplir et un an plus tard je la reverrais une dernière fois enceinte de sept mois et toujours aussi magnifique. Elle aura réussi « son rêve ». Attendant avec impatience son accouchement pour rejoindre les Etats-Unis, elle m’a expliqué ce soir là, tandis que son mari qui a abusé de la Téquila roupille, avoir planifié qu’une fois là-bas elle ferait tout pour y rester et faire venir sa famille. J’espère sincèrement qu’elle a réussi et qu’elle est heureuse.

J’aurais tant à raconter sur Cuba… 

Avant d’y aller pour la première fois j’ai tenté d’obtenir des renseignements utiles. J’ai donc interrogé les copains qui y étaient allés et d’autres qui connaissaient quelqu’un qui connaissait… Je n’obtenais jamais les mêmes informations tellement les opinions et histoires différaient. A croire qu’ils n’avaient pas visité le même pays. En août 1996 au Venezuela, j’ai interrogé mon ami Michel MIGEON (l’un des deux copains assassiné) , Il revenait de Cuba et en tant que physicien et grand explorateur, je le savais rigoureux. Je lui ai dit à quel point j’avais du mal à me faire une idée du pays tellement les avis divergeaient et je me souviens encore de la réponse que m’avait faîte : « Il est impossible de te parler de Cuba et tu ne pourras te faire une idée qu’en y allant toi-même. Mais je peux te dire une chose : vas-y et tu ne seras pas déçu ! »

Quand on visite Cuba, plus que nul part ailleurs, on ne visite pas un pays mais des personnes ». Les Cubains ont vécu pendants des décennies dans une dictature privilégiant l’oppression. Ils ont appris à supporter une police omniprésente, à faire avec les délateurs, les dénonciations, le risque d’emprisonnement et même les exécutions politiques. Ils ont été pendant des années privés de leur liberté de voyager, de parler de politique ou du gouvernement, de critiquer, d’exprimer tout haut leurs pensées. Mais ils ont bénéficié malgré tout d’un système scolaire de bonne qualité qui fait qu’ils ont tous une culture surprenante à laquelle on ne s’attend pas chez une population aussi démunie. Ils ont également la chance d’avoir cette mentalité optimiste (fataliste) et gaie qu’on retrouve dans presque toutes les îles tropicales. Tous ces mélanges ont fait des Cubains des personnes à part. Capables de remettre en état et faire rouler avec le minimum de pièces détachées une Chevrolet 59 ou de recharger et réparer un briquet Bic. Des débrouillards, des gens qui aiment la Vie, le soleil et la danse.

Viva Cuba !

Ecrit à Tahiti le 28 novembre 2016

PS : j’ai vécu d’autres aventures à Cuba comme la peur de ma vie à l’île de la Jeunesse

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